Où va le cinéma ?
JEAN-MICHEL FRODON

(english version follows)

Jean-Michel Frodon a notamment été critique au Journal Le Monde durant 13 ans avant de devenir directeur de la rédaction des Cahiers du cinéma depuis 2003.

1 - COMMENT ÇA VA ?

La question n’est pas seulement un préliminaire avenant et s’entend de diverses façons pour demander, souriante mais un peu inquiète : quelle est la situation de la critique aujourd’hui ? Si les temps héroïques d’une critique fondée sur des systèmes d’interprétation paraissent révolus, si les communautés critiques, les grands mouvements et les grands courants se sont dissipés, sur quoi la critique peut-elle faire fond ?

C’est gentil de répondre à notre place à la question, mais vous gagneriez encore plus de temps en ne la posant pas, puisque ce qu’il vous « paraît » ne paraît pas livré à discussion.

Avant de savoir où elle va, sait-on seulement où elle en est ?

C’est une question ?

2 - COMMENT ÇA MARCHE ?

Comment s’élabore la relation critique au film ?

Comment cette relation a-t-elle évolué dans l’histoire ?

considérablement

Si la critique est dans l’après-coup et donne des prolongements au film, quel est son tempo ?

Elle en a plusieurs (tempi, donc)

Quelle distance mettre entre elle et ses objets ?

La distance de l’amour

Est-ce une question de méthode voire de technique ?

Oh non

Comment travaillez-vous ?

Avec émotion, avec un ordinateur, souvent avec un carnet et un stylo pendant les projections, avec l’espoir d’être à la fois fidèle à mes émotions de spectateur et capable d’élaborer une réflexion sur cette base, avec une confiance toujours renouvelée dans le processus de l’écriture et une gratitude infinie pour ce qu’il me donne. Presque toujours très vite, quitte à revenir sur le texte à plusieurs reprises si j’en ai la possibilité. En essayant d’inventer en empathie avec le film la forme d’association entre ce qui en vient de manière la plus intime et les horizons les plus vastes qu’il puisse ouvrir, selon un assemblage qui rêve d’être différent à chaque fois (autant que les films le sont).

3 - COMMENT ÇA SE DÉPLACE ?

La critique doit-elle revoir ses positions dès lors que le cinéma « prend des positions » différentes ?

Même sans calembour érotique, la question n’est pas claire du tout. Le critique peut changer d’avis sur un film, l’activité critique est modifiée par la multiplication des modes de diffusion et celle des possibilités d’écriture.

Les migrations successives du cinéma (de la salle au musée, du film projeté en salle au DVD, du DVD à internet…) induisent-elles d’autres réalités de l’écriture ?

Oui. Mais revoir le même film en salle aussi, parfois.

Mais aussi, pourquoi pas : d’autres réalités, d’autres modalités pour la critique que l’écriture ?

Oui, sûrement, on en rêve, mais il n’y a guère d’exemple advenu – sauf Jean-Luc Godard, grand critique de cinéma avec les moyens du cinéma, qui n’a pas attendu le DVD ni Internet pour ça. Ou Labarthe & J. Bazin avec « Cinéma de notre temps ». Une exposition de cinéma peut elle aussi proposer une lecture critique d’une œuvre (cf. l’expo Hitchcock à Beaubourg), voire une réflexion critique sur le cinéma (l’expo Godard). Certaines installations (Kiarostami, Gianikian, Steve McQueen…) aident à penser le cinéma – rien à voir avec les nombreuses utilisations du cinéma par des plasticiens, parfois pour de très belles œuvres mais qui n’ont pas d’effets critiques concernant le cinéma.


D’autres formes discursives se sont emparées de ses objets : théorie du cinéma, histoire du cinéma, exposition du cinéma… Faut-il spécifier la fonction critique par rapport aux autres discours sur le film ?

Plutôt deux fois qu’une. Ce qui n’empêche pas de pratiquer plusieurs de ces formes (auxquelles on pourrait ajouter le journalisme), voire de lancer des passerelles entre elles. Distinction ET circulation, là est la voie.

4 - COMMENT FAIRE ?

Comment la critique se situe-t-elle par rapport aux discours de l’information, de la communication ou de l’évaluation ?

Résolument ailleurs – donc en conflit, de préférence clandestin, lorsqu’elle a à s’exprimer dans des espaces en principe dévolus « aux discours de l’information, de la communication ou de l’évaluation ». C’est l’histoire de la critique depuis 70 ans (au moins).

Comment se distribuent les enjeux de jugement de goût, de production de connaissance, d’interprétation ?

Le jugement de goût est la source du travail critique. A partir de lui il est possible de produire d’autres formes de connaissance que de type scientifique ou académique. Il est surtout possible de produire de la pensée, et de l’offrir en partage aux autres, afin qu’ils s’en emparent pour leur propre pensée – y compris dans de tout autres directions.

Que recouvre la critique de cinéma au-delà du champ strictement cinématographique (si tant est que l’on considère qu’elle puisse ou doive parler d’autre chose) ?

La critique de cinéma aide à réfléchir de manière critique (au sens large du terme) à d’autres dispositifs, à d’autres agencements qui, comme les films, tendent à produire un effet, quel qu’il soit. En un mot, elle donne des outils pour comprendre le fonctionnement de toutes les mises en scènes : l’organisation d’un grand magasin, la conception d’un meeting politique, le processus pédagogique, etc. En outre, le cinéma lui-même ayant influencé de nombreux autres domaines producteurs de formes, artistiques ou industrielles, la critique de cinéma peut aider à comprendre ce qui se joue dans les arts contemporains, dans les séries télé, dans les jeux vidéo, dans l’organisation d’un site web, etc.

***

1 – HOW IS IT DOING?

The question is not merely a pleasant preliminary and can be understood in various manners of asking, smiling but a little bit worried: what is today’s situation of criticism? If the heroic times of criticism founded on interpretation systems seem to have passed, if the critical communities, the great movements and the great currents have dissipated, upon what groundwork can criticism be based?

It is kind to answer the question in our place, but you would save yet more time by not asking it, because what it “seems” to you does not seem to be open to discussion.

Before knowing where it’s heading, do we know only where it is at?

Is it a question?

2 – HOW DOES IT WORK?
How is the critical relation to the film created? How did this relation evolve throughout history?

Considerably

If criticism is in the after-blow and gives repercussions to the film, what is its tempo?

It has several (thus, tempi)

What distance should be held with its objects?

The distance of love

Is it a question of method, even of technique?

Oh no

How do you work?

With emotion, with a computer, often with a pad and a pen during the projections, with the hope to simultaneously be faithful to my feelings as a spectator and to be capable of elaborating a reflection on this basis, with a constantly renewed trust in the process of  writing and an infinite gratitude for what it gives me. Almost always very fast, even if it means repeatedly returning to the text if I have the possibility of doing so. By trying to invent in empathy with the film the shape of the association between what comes of it in the most intimate manner and the vastest horizons that it can open, according to a disposition that dreams of being different each time (as countless as the films are themselves).

3 – HOW DOES IT MOVE ABOUT?

Must criticism revise its positions when the cinema is “taking different positions”?
Even without erotic pun, the question is not at all clear. The critic can change opinion on a film; critical activity is modified by the multiplication of distribution modes and of writing possibilities.
Do cinema’s successive migrations (from the room to the museum, from projected film to DVD, from DVD to the internet) infer other writing realities?

Yes. But so does rewatching the same film at the movie theatre, sometimes.

But also, why not: other realities, other modalities of criticism than writing?

Yes, certainly, we dream about it, but such an example has scarcely occurred – except for Jean-Luc Godard, great film critic with the means of the cinema, who did not wait for DVD or Internet for doing so. Or Labarthe and J. Bazin with “Cinéma de notre temps ”. An exhibit on cinema can also put forward the critical reading of a work (cf. the Hitchcock exhibit at Beaubourg), even a critical deliberation on cinema (the Godard exhibit). Some installations (Kiarostami, Gianikian, Steve McQueen) help to think the cinema - nothing to do with the various uses of cinema by visual artists, sometimes for very impartial beautiful works but that have no critical effects concerning the cinema.

Other discursive forms have taken possession of its objects: cinematic theory, cinematic history, cinematic exhibitions… Must critical function be specified when regarding other film matters?

Rather twice than once. Which does not prevent one from practising several of these forms (to which we could add journalism), even to heave bridges between them. Diversification AND motion, that is the way.

4 – HOW DOES IT GO ABOUT?

How does criticism position itself facing information discourses, communication or evaluation?
Determinedly somewhere else - thus in conflict, rather clandestine, when it has to express itself in spaces theoretically devolved to «information, communication or evaluation discourses “.

Such has been the history of criticism for 70 years (at least).

How are the stakes of judgement of taste, of knowledge production and of interpretation distributed?
Judgement of taste is the source of critical work. From this it is possible to produce other forms of knowledge than the scientific or academic type. It is especially possible to produce some thought, and to offer it in sharing to others, so that they seize it for their own thought - including in quite other directions.
What ground does film criticism cover beyond the strictly cinematographic field (if one considers that it can or must speak about other things)?

The film critic helps to think in a critical way (in the broad sense of the term) about other devices, about other organizations that, similar to films, tend to produce an effect, whatever it may be. In a word, it gives the tools to understand the functioning of all stagings: the organization of a department store, the conception of a political meeting, the educational process, etc. Moreover, the cinema itself having influenced many other fields productive of artistic or industrial forms, the film critic can help understand what is played out in contemporary arts, in television series, in video games, in a web site’s organization, etc.

LEURS RÉPONSES

Acteurs et réalisateurs répondent à cette question centrale : “Où va le cinéma ?”


  • M. NIGHT SHYAMALAN

    Cinéaste américain
    Dernier film : Phénomènes


  • CARICE VAN HOUTEN

    Actrice néerlandaise
    Dernier film : Black Book de Paul Verhoeven


  • LISANDRO ALONSO

    Cinéaste argentin
    Dernier film : Liverpool


  • BONG JOON HO

    Cinéaste coréen
    Dernier film : The Host


  • YU LIK-WAI

    Cinéaste chinois
    Dernier film : All Tomorrow’s Parties


  • GEORGE A. ROMERO

    Cinéaste américain
    Dernier film : Diary of the Dead


  • MIGUEL GOMES

    Cinéaste portugais
    Dernier film : Cher mois d’août


  • SERGE BOZON

    Acteur et cinéaste français
    Dernier film : La France


  • KIJU YOSHIDA

    Cinéaste japonais
    Dernier film : Femmes en miroir


  • DAVID STRATHAIRN

    Acteur américain
    Dernier film : My Blueberry Nights


  • ALBERT SERRA

    Cinéaste espagnol
    Dernier film : Le Chant des oiseaux


  • HOU HSIAO-HSIEN

    Cinéaste Chinois
    Dernier film : Le Voyage du ballon rouge

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