Où va le cinéma ?
EMMANUEL BURDEAU

(english version follows)

Emmanuel Burdeau est rédacteur en chef des Cahiers du cinéma et directeur de collection chez Capricci.

1 - COMMENT ÇA VA ?
La critique va mal, c’est une évidence. Que ce soit une évidence, et que les critiques eux-mêmes ne craignent pas de le dire, fait aussi partie du problème. C’est la preuve : que cette mauvaise santé n’est pas neuve ; qu’il y entre un peu de complaisance, mais aussi un certain sentiment de fatalité ; qu’à l’inverse la critique pourrait aller mieux.

Dans l’ensemble, la critique sérieuse en est encore à ressasser les conquêtes des anciens héros, à les resservir sans les comprendre, à faire comme si rien n’avait changé depuis cinquante ans. La critique est faite d’héritiers assis sur leur patrimoine, et cette évidence-là – car c’en est une, encore – est affreuse.

Pourtant, d’un autre côté, il n’y a jamais eu autant de jeunes gens aimant le cinéma et sachant le penser ; jamais autant de forts « écrivains de cinéma », un peu partout. Mais ils font trop peu ce qu’on appelle la critique, laquelle est bel et bien, aujourd’hui, dans sa grande majorité, une rente. Gérée avec un peu d’affolement — c’est déjà une consolation – car il faut un sacré aveuglement pour croire que la monnaie d’il y a cinquante ans brille d’un éclat inchangé.

Redisons-le : qu’un tel constat puisse être fait si facilement et si crument par un critique est un des aspects du problème, pas le plus négligeable.

2 - COMMENT ÇA MARCHE ?
Ouah ! Vous avez la nuit pour qu’on en parle ? Une collation est prévue ? Il y a des chambres à l’étage ? Il y a là des mots forts, et fort beaux : relation, tempo, distance, méthode. En espérant que vous pardonnerez une réponse un peu acrobatique : la relation critique s’élaborerait (conditionnel) dans l’idée que le cinéma est important ; important parce qu’il donne accès à quelque chose de plus important encore, qui est le monde. La critique procède de ce frisson, de ce saut, de cette conviction – appelons ça comme on veut.

On écrit pour ceux qui n’écrivent pas ; on va voir des films avec l’idée que ceux-ci se projettent dans le monde, y ont déjà lieu, ou configurent un monde ; on croit à l’importance du cinéma, et donc à l’idée qu’un article peut rendre patente cette importance, et la relancer ailleurs, au dehors, là où ça se passe, dans la rue et dans les têtes, dans les villes et dans les cœurs – appelons ça comme veut.

On occupe une place qui n’existe pas, entre deux feux, entre tous les feux. On n’est donc surtout pas rentier. On est un peu fanfaron mais la clandestinité continue à nous faire rêver. On voudrait disparaître, entre une phrase et une image.

3 - COMMENT ÇA SE DÉPLACE ?
« Critique » est un mot magnifique. Assez beau et grand pour faire une vie. « Critique de cinéma » est problématique. Parce que les rentiers, qui sont aussi des truqueurs, comme souvent, ont changé le sens du « de » . Ils en ont fait le signe d’une propriété. « Critique de cinéma » veut de plus en plus dire : critique qui, parmi tous les déplacements du cinéma (ceux que vous indiquez), fait un tri et dit : là, c’est encore du cinéma ; là c’en est déjà ; là non.
Discours de propriétaire, discours théoriquement nul, politiquement démagogique. Discours paternaliste, et de pouvoir.

Que la critique se mêle à tous les autres discours sur l’image et sur le cinéma. Qu’elle se mêle à l’histoire de l’art, à la théorie, etc. Qu’elle se mêle aux images elles-mêmes, par exemple sur Internet.
Bref, qu’elle se laisse envahir et travailler.

De là, elle pourra repartir et retrouver une place. Mais pour l’instant, elle se croit chatelaine alors qu’elle vit dans 8 mètres carré sans chauffage et un plafond qui ne dépasse pas 1m60.

Autre nécessité, autre urgence : il faut que la critique fasse son histoire, au moins depuis ces fameux temps héroïques. Elle en sortira plus nue et plus forte. Moins naïve.

Il y a en somme du pain sur la planche.

4 - COMMENT FAIRE ?
Quelques éléments – vagues, vifs – de réponse à cette question figurent déjà en 3.

Disons que la tâche de la critique n’est pas d’abord le jugement mais le partage.
Que ce partage est forcément un noeud d’esthétique et de politique.
Que pour faire, aujourd’hui, on peut donc volontiers s’aider des écrits de Jacques Rancière (auteur, entre autres, de quelques beaux textes sur les mésaventures récentes de la pensée critique).

5 - COMMENTAIRE
Le Centre Pompidou et le Silo sont-ils prêt à organiser des « États généraux de la critique » ?
Nous en avons besoin. Nous avons besoin d’un tremblement de terre.

***

1 – HOW IS IT DOING?
Criticism is doing badly, that is blatant. That it is blatant, and that the critics themselves do not fear to say so, is also part of the problem. It is the proof: that this bad health is not new; that there enters a little complacency, but also a certain feeling of fate; that criticism could on the contrary be doing better.

All together, serious criticism is still re-sifting the conquests of former heroes, reprocessing them without understanding them, acting as if nothing had changed for the last fifty years. Criticism is made of heirs seated on their legacy, and this blatancy - because it is one, yet again - is dreadful.

However, on the other hand, there have never been as many young people liking cinema and knowing how to think it; never as many great “cinema writers”, a little everywhere. But they represent too little what is called criticism, which is indeed, today, in its great majority, a retirement fund. Managed with a little panic - it is already a consolation - because one must be extremely blind to believe that the currency of fifty years ago shines today with an unchanged glimmer.

Let it be said again: that such a report can be made so easily and so bluntly by a critic is one of the aspects of the problem, and not the most insignificant.

2 – HOW DOES IT WORK?

Wow!
Do you have the night to talk about it? Is there a meal planned? Are there rooms upstairs?

There are strong and extremely beautiful words: relation, tempo, distance, method.

By hoping that you will forgive a slightly acrobatic answer: the critical relationship would be elaborated (conditional) in the idea that cinema is important; important because it gives access to something of even greater importance, which is the world. Criticism proceeds from this quake, this leap, this conviction - call it as we wish.

One writes for those who do not write; one goes to see films with the idea that they are projected in the world, that they are already taking place, or that they configure a world; one believes in the importance of the cinema, and thus in the idea that an article can render this importance obvious, and relaunch it elsewhere, outside, where it is happening, in the street and the heads, the cities and the hearts - call it as we wish.

We occupy a place that does not exist, between two sides, between all sides. We are therefore certainly not persons of independent means. We are a little boastful but clandestinity continues to make us dream. One would like to disappear, between a sentence and an image.

3 – HOW DOES IT GO ABOUT?
“Critic” is a splendid word. Beautiful and great enough to make a life of.

“Film critic” is problematic. Because persons of independent means, who are, as they are often, also swindlers, changed the meaning in being a critic “of” films. They made the “of”, a property. “Critic of films” increasingly means: critic who, amongst all of cinema’s movements (those that you mention), sorts out and says: there, that is still cinema; there that is also; there that is not. It is the speech of an owner, theoretically void, and politically demagogic. It is a paternalist discourse of authority.

May criticism mingle with all other image and cinema discourses.
May it mingles with art history, with art theory, etc
May it mingle with images themselves, for example on the Internet.
In short, may it allow itself to be invaded and worked.

From there, it will be able to set out again and find a place.
But for the moment, it believes itself to be lord the manor although it lives in 8 square meters without heating and a ceiling that doesn’t exceed 1m60.

Another need, another urgency:
Criticism needs to make its own history, at least since the famous heroic times. It will turn out to be more naked and stronger. Less naive.

To sum it up, we have our work cut out.

4 – HOW DOES IT GO ABOUT?
Some -vague, sharp- elements of answer to this question already appear in 3.
Let us say that the task of criticism is not above all to judge but to share.
That this share is inevitably a knot of aesthetics and of politics.
That to proceed, today, one can thus readily rely on the writings of Jacques Rancière (author of, amongst others, some beautiful texts on the recent mishaps of critical thought).

5 - COMMENT
Are the Centre Pompidou and le Silo ready to organize the “General states of criticism”? We need some. We need an earthquake.

LEURS RÉPONSES

Acteurs et réalisateurs répondent à cette question centrale : “Où va le cinéma ?”


  • M. NIGHT SHYAMALAN

    Cinéaste américain
    Dernier film : Phénomènes


  • CARICE VAN HOUTEN

    Actrice néerlandaise
    Dernier film : Black Book de Paul Verhoeven


  • LISANDRO ALONSO

    Cinéaste argentin
    Dernier film : Liverpool


  • BONG JOON HO

    Cinéaste coréen
    Dernier film : The Host


  • YU LIK-WAI

    Cinéaste chinois
    Dernier film : All Tomorrow’s Parties


  • GEORGE A. ROMERO

    Cinéaste américain
    Dernier film : Diary of the Dead


  • MIGUEL GOMES

    Cinéaste portugais
    Dernier film : Cher mois d’août


  • SERGE BOZON

    Acteur et cinéaste français
    Dernier film : La France


  • KIJU YOSHIDA

    Cinéaste japonais
    Dernier film : Femmes en miroir


  • DAVID STRATHAIRN

    Acteur américain
    Dernier film : My Blueberry Nights


  • ALBERT SERRA

    Cinéaste espagnol
    Dernier film : Le Chant des oiseaux


  • HOU HSIAO-HSIEN

    Cinéaste Chinois
    Dernier film : Le Voyage du ballon rouge

Toutes les vidéos “Où va le cinéma ?” sur Dailymotion »